Aborder la formation à l’enseignement sans considérer les stages reviendrait à négliger l’un des leviers essentiels de la professionnalisation enseignante. À la fois espaces d’expérimentation, de confrontation au réel, de réflexion et de construction identitaire, les stages occupent une place centrale dans les parcours de formation initiale à l’enseignement. Pourtant, malgré leur importance largement reconnue, leur potentiel formateur demeure inégalement exploité. Trop souvent, ils sont encore pensés comme de simples obligations institutionnelles plutôt que comme de véritables leviers de développement professionnel, notamment dans un contexte de pénurie de personnel enseignant où plusieurs stagiaires occupent déjà des contrats dans les milieux scolaires pendant leur formation, brouillant parfois les frontières entre apprentissage expérientiel, insertion professionnelle et exercice du métier.
Cet article – Courant d’idées – est rédigé par Anderson Araújo-Oliveira, professeur titulaire au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), Salem Amamou, professeur à l’Université de Sherbrooke et Carla Barroso da Costa, professeure à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
![]() Anderson Araújo-Oliveira, professeur titulaire au Département des sciences de l’éducation de l’UQTR. |
![]() Salem Amamou, professeur à l’Université de Sherbrooke. |
![]() Carla Barroso da Costa, professeure à l’UQAM. |
Les enjeux sont pourtant clairs. Dans un contexte marqué par une pénurie persistante de personnel enseignant et par des taux préoccupants de décrochage, notamment en début de carrière, il devient urgent de repenser les conditions dans lesquelles le futur personnel enseignant est formé, accompagné et soutenu dès ses premières expériences en milieu scolaire. Le développement professionnel ne peut plus être envisagé comme un processus qui débuterait après l’entrée dans la profession. Il s’amorce bien en amont, dès la formation initiale, et se construit progressivement au fil des expériences vécues, des interactions et des dispositifs d’accompagnement.
Les stages constituent, à cet égard, un moment charnière. Ils permettent aux stagiaires de mettre à l’épreuve les savoirs issus de la formation universitaire, de développer des gestes professionnels, de recevoir des rétroactions des pairs et des formateurs et, surtout, de commencer à se reconnaître dans leur rôle d’enseignement. Ils constituent également des espaces traversés par des tensions bien réelles, notamment entre les apports théoriques et les pratiques effectives, entre les attentes institutionnelles et les réalités du terrain, ainsi qu’entre les idéaux professionnels et les contraintes organisationnelles. Ces tensions, loin d’être des obstacles en soi, peuvent devenir profondément formatrices lorsqu’elles sont accompagnées, interrogées, mises en mots, analysées et documentées.
Or, c’est précisément là que se situe l’un des principaux défis : la qualité et la cohérence de l’accompagnement offert aux stagiaires. Les recherches et les discours des formateurs et stagiaires convergent pour montrer que l’accompagnement ne peut être réduit à une simple supervision administrative ni à une démarche d’évaluation au sens strict et réducteur, centrée sur un aperçu exclusivement cognitif et faisant abstraction des dimensions affectives et d’interactions sociales. L’accompagnement traite avant tout d’un processus relationnel, dialogique et évolutif, qui nécessite du temps, de la reconnaissance et une réelle collaboration entre les acteurs de la formation (stagiaires, personnel enseignant associé, pédagogues universitaires et responsables institutionnels).
Lorsque cet accompagnement est structuré, mais suffisamment souple pour s’adapter aux contextes et aux profils des stagiaires, il favorise l’émergence d’une posture réflexive, renforce le sentiment d’efficacité personnelle et soutient l’engagement professionnel. À l’inverse, lorsqu’il est fragmenté, implicite ou insuffisamment outillé, il peut accentuer les sentiments d’isolement, d’insécurité et de surcharge vécus par le futur personnel enseignant, compromettant ainsi leur persévérance dans la profession.
Les contributions réunies dans deux dossiers thématiques que nous avons publiés récemment dans la revue brésilienne Cenas Educacionais (Araújo-Oliveira, Amamou et Barroso da Costa, 2025 et Araújo-Oliveira, Barroso da Costa et Amamou, 2025) mettent en lumière cette réalité sous des angles complémentaires. D’un côté, les analyses scientifiques mettent en évidence la diversité des enjeux structurels, pédagogiques et institutionnels qui parcourent les stages, qu’il s’agisse des relations entre l’université et les milieux scolaires, des modalités d’évaluation, des conditions d’accueil des stagiaires, de la formation des personnes accompagnatrices, de l’intégration de dispositifs innovants ou encore de l’adaptation à des contextes en transformation rapide, comme l’enseignement à distance ou les stages en situation d’emploi. De l’autre, les récits de pratiques donnent accès à l’expérience vécue « de l’intérieur », révélant la dimension émotionnelle, identitaire et profondément humaine du stage.
Ces voix de stagiaires rappellent que l’on ne peut pas décréter le développement professionnel. Tout au contraire, il se construit dans l’action, dans la réflexion sur l’action et dans la reconnaissance des apprentissages réalisés, parfois dans l’incertitude et le doute. Elles montrent aussi que certains dispositifs – portfolios réflexifs, analyses de pratiques, coanalyse vidéo, démarches collaboratives – peuvent jouer un rôle décisif pour soutenir ce processus, à condition qu’ils soient pensés comme des espaces de dialogue et non comme de simples exigences formelles et évaluatives de la formation.
Au-delà de la diversité des contextes de formation et des disciplines d’enseignement, un constat émerge. Faire des stages un levier de développement professionnel suppose de s’inscrire dans une culture partagée de l’accompagnement, fondée sur des interactions professionnelles de qualité entre les différents acteurs impliqués. Il s’agit d’une culture qui reconnaît le stage comme un espace de formation à part entière, qui valorise l’expertise des personnes accompagnatrices, qui soutient la collaboration entre les milieux universitaire et scolaire et qui place les stagiaires au cœur de leur propre projet de professionnalisation.
À l’heure où les systèmes éducatifs sont en quête des solutions pour former, accompagner et retenir le personnel enseignant, il apparaît essentiel de reconsidérer collectivement le rôle des stages, non pas comme une simple transition vers l’emploi, mais comme un temps fort de construction professionnelle, porteur de sens, d’apprentissages et d’engagements. Miser sur la qualité des stages et de l’accompagnement, c’est investir dans l’avenir et la pérennité de la profession enseignante.
Références
Araújo-Oliveira, A., Barroso da Costa, C. et Amamou, S. (2025). Optimiser l’apport des stages au développement professionnel des futurs enseignants. Cenas Educaionais, 8. https://www.revistas.uneb.br/cenaseducacionais/issue/view/936
Araújo-Oliveira, A., Amamou, S. et Barroso da Costa, C. (2025). Soutenir le développement professionnel des stagiaires dès la formation initiale. Cenas Educaionais, 8. https://www.revistas.uneb.br/cenaseducacionais/issue/view/936



