Parce qu’il repose sur des protocoles stricts, le milieu policier est fréquemment associé à une culture organisationnelle très structurée, parfois perçue comme peu flexible. Or, dans le monde de la gestion, la capacité à adapter ses pratiques constitue un facteur d’amélioration déterminant. Bien au fait de cette réalité, l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) a développé, en partenariat avec l’École nationale de police du Québec (ENPQ), des programmes de formation en sécurité publique. Cette collaboration permet non seulement d’enseigner la gestion aux aspirants cadres des organisations policières, mais aussi d’effectuer des recherches sur la prévention des problèmes de santé psychologique des policiers.
Professeure au Département de management de l’École de gestion de l’UQTR, Andrée-Ann Deschênes est reconnue pour son enseignement et ses recherches concernant les forces de l’ordre. Depuis une douzaine d’années, elle documente leur réalité dans le but d’établir avec eux de meilleures bases de travail.
« Lorsque je suis arrivée dans ce domaine, j’ai constaté que la formation policière mettait surtout l’accent sur les aspects opérationnels du métier. Avec le temps, les exigences liées aux fonctions de cadre ont évolué, et la gestion des personnes occupe désormais une place centrale dans le développement professionnel des policières et policiers. De plus en plus, l’accès à des responsabilités de gestion passe par une formation structurée en management. À cet égard, l’UQTR est devenue un acteur important, notamment grâce à son partenariat avec l’ENPQ et à ses programmes exclusifs en sécurité publique. En effet, l’Université permet aux futurs gestionnaires de bénéficier d’une formation complémentaire adaptée à la réalité du milieu », évoque-t-elle.
« Celles et ceux qui visent les plus hautes fonctions apprennent ainsi que c’est bien de gérer avec son feeling, mais qu’il y a aussi des théories sur lesquelles s’appuyer pour rendre les organisations policières plus performantes. Autrement dit, les décisions de gestion doivent se prendre sur la base de données probantes », ajoute Mme Deschênes.
Des recherches d’impact
Fière diplômée de l’UQTR, la professeure évolue aux confins de la psychologie du travail et du management. Détentrice d’un baccalauréat en psychologie et d’une maîtrise en gestion (MBA), c’est pendant son doctorat qu’elle commence à se pencher sur la santé psychologique des policiers. Alors qu’elle donne une charge de cours auprès d’un groupe en sécurité publique, elle constate que les forces de l’ordre aimeraient que le monde de la recherche s’intéresse davantage à elles.
« Ce que j’entendais dans mes cours, c’est : on a besoin d’aide », se souvient Mme Deschênes. « Dans le domaine de la recherche appliquée, nous partons justement des besoins du terrain. Nous allons l’étudier, et nous revenons avec des recommandations basées sur des données probantes. J’ai donc accepté de développer ce qui allait devenir un programme de recherche consacré à la prévention des problématiques de la santé psychologique au travail des policiers québécois. »
Si ce projet relève au départ de ses études doctorales, la professeure reçoit en début de carrière une première subvention pour poursuivre ses travaux. Le tout prendra de l’ampleur, si bien qu’en 2021, elle obtient son poste actuel à l’UQTR, ce qui lui permet de consacrer sa carrière aux enjeux touchant les policiers. Elle devient même cotitulaire d’une chaire de recherche avec Annie Gendron, chercheuse à l’École nationale de police du Québec, à la suite de recommandations du ministère de la Sécurité publique.

Andrée-Ann Deschênes, professeure au Département de management de l’École de gestion de l’UQTR.
« La relation de confiance s’est vraiment établie avec le milieu policier. Le succès des projets réalisés jusqu’à maintenant a fait écho dans les milieux policiers, si bien que ceux-ci n’hésitent pas à formuler des demandes en lien avec leurs besoins, ce qui me garde bien occupée. Mais la vraie récompense, c’est d’arriver avec des recommandations, et de constater que les policiers se les approprient et mettent en place des mesures concrètes. C’est une reconnaissance incroyable de notre travail de recherche. Nous avons l’habitude des articles ou des communications scientifiques, mais quand la donnée est vécue jusqu’au terrain, c’est particulièrement valorisant », témoigne Mme Deschênes.
Cette capacité à faire la différence constitue d’ailleurs l’étincelle qui a convaincu la chercheuse de se lancer dans une carrière en recherche.
« Nos actions peuvent diminuer les coûts sociaux, économiques et individuels des problèmes associés à la santé psychologique des policiers en lien avec leur travail. C’est un métier qui a un contexte bien particulier, puisqu’ils sont exposés à des événements potentiellement traumatiques sur le plan psychologique. Ils portent l’arme, ils doivent agir dans des délais moins que raisonnables, et la prise de décision doit se faire rapidement dans des situations souvent imprévisibles. Tous ces facteurs augmentent leur niveau de stress, et notre travail, c’est de trouver des manières d’en diminuer les effets. Même si leur métier est à haut risque, nous souhaitons protéger ceux qui nous protègent », souligne la professeure.
Diffuser les connaissances grâce à l’Acfas
Alors que l’UQTR se prépare à recevoir le 93e Congrès de l’Acfas, l’occasion est belle de faire rayonner la recherche qui s’y déroule. Mme Deschênes se dit d’ailleurs fière de faire valoir l’expertise de l’Université.
« Pour ma part, je participerai à quatre colloques. Le premier fera la rétrospective de la revue Ad machina, qui valorise la recherche francophone en gestion depuis maintenant 10 ans. Le deuxième portera sur les travaux de recherche réalisés à l’École nationale de police du Québec. Le troisième concerne les travaux de RENFORT, une équipe multidisciplinaire que je pilote. Grâce à l’appui du Fonds de recherche du Québec, nous travaillons sur la prévention des problèmes de santé psychologique des policiers. Quant au quatrième, il permettra aux étudiants de cycles supérieurs en gestion des organisations en sécurité publique de venir présenter leurs résultats de recherche », indique-t-elle.
Pour la présente édition, le thème retenu pour le Congrès est Science sans frontières. Une formule qui rappelle à la professeure la manière dont elle mène ses travaux.
« Il ne faut pas juste briser les frontières, il faut créer un pont entre la recherche et la pratique. La réalité, c’est qu’il y a des aspects que nous, en tant que chercheurs, nous ne comprenons pas. D’ailleurs, je monte dans une voiture-patrouille chaque année, et je vais observer des enquêteurs faire leur travail pour mieux comprendre leur contexte. Pour être un bon chercheur, il faut être capable de faire parler les données de sorte qu’elles aient du sens pour le terrain. Le dialogue entre la recherche et le milieu étudié est primordial », conclut Mme Deschênes.
Rappelons que la présentation du 93e Congrès annuel de l’Acfas à l’UQTR est rendue possible grâce à la participation de précieux partenaires, dont Innovation et Développement économique (IDÉ) Trois-Rivières, Covariance et la Fondation de l’UQTR.



