Il faut le reconnaître, les ratés du système de santé sont nombreux. Les heures d’attente à l’urgence n’en finissent plus. Des milliers de personnes décident d’ailleurs de quitter l’hôpital avant d’avoir reçu des soins. Difficile également d’obtenir une consultation. Et lorsque, finalement, on tire le numéro gagnant, impossible d’aborder l’ensemble de ses enjeux de santé. Un problème à la fois ! Face à ce système qui perd en humanité, deux chercheuses de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) ont entrepris de repenser ses fondements à travers le prisme du healthpunk.
À la base, le mouvement healthpunk vise à provoquer des changements sociaux par rapport au mieux-être des populations. Il s’appuie notamment sur les relations interpersonnelles pour favoriser la santé collective.
« Le healthpunk tire ses origines d’un genre littéraire appelé hopepunk, en référence à l’espoir. Majoritairement nourri par des femmes, celui-ci s’oppose à la mode actuelle des dystopies. En effet, la production culturelle des dernières décennies donne beaucoup dans les représentations dystopiques du monde, particulièrement en science-fiction. On traite de thèmes comme la manipulation, le contrôle, l’éveil et la résistance, mais la plupart du temps, la conclusion est malheureuse », constate Marie-Josée Drolet, professeure au Département d’ergothérapie de l’UQTR.
« Comprenez-moi bien, j’adore la science-fiction ! Les dystopies m’interpellent depuis toujours. Par contre, le hopepunk amène l’idée que l’on peut créer des utopies qui fonctionnent. En évacuant l’aspect machiavélique du récit, on voit que notre engagement et notre colère peuvent être de puissants moteurs de changement. C’est aussi vrai pour notre bienveillance, qui peut prendre un caractère tout aussi radical. À travers elle, on peut agir sur nos organisations, nos milieux et même le monde », ajoute-t-elle.
Le healthpunk agit ainsi comme un rappel : il montre que le réseau de la santé est avant tout une structure humaine, et qu’il est possible de l’améliorer.
Vive la révolution !
Bien qu’il ne jouisse pas encore d’une grande notoriété, le mouvement healthpunk attire une coalition plutôt large. Si certaines personnes sont séduites par l’espoir qu’il porte, d’autres se retrouvent davantage dans son caractère insoumis. C’est le cas de Sophie Albuquerque, étudiante au doctorat en philosophie (concentration en éthique appliquée) sous la direction de Marie-Josée Drolet.
« Le côté punk de la chose m’interpelle beaucoup. Son approche radicale, voire contre-culturelle, offre une réponse à l’inertie du système de santé. Elle nous invite à porter une parole nouvelle, que ce soit dans notre pratique ou dans nos travaux de recherche. Est-ce que c’est nécessaire de tout raser pour rebâtir ensuite ? Je pense qu’à tout le moins, il faut être capable de sortir des conventions », lance-t-elle.
« Il y a une fibre dans le healthpunk qui ramène à des idéaux de rupture et de radicalité, et c’est quelque chose dont nous avons besoin pour entreprendre des projets de transformation sociale. Après tout, ça demande de l’audace de repenser notre discipline ! C’est un pas que je me réjouis de franchir, mais je pense que dans le secteur de la santé, c’est encore difficile », complète Sophie.
Initialement formée en Suisse, l’étudiante a pratiqué l’ergothérapie en France et enseigne depuis l’ergothérapie à Aix-Marseille Université. En développant une pratique de santé sociale fondée sur les occupations dans la lutte contre l’isolement social dans les Quartiers Prioritaires de la Ville — des zones urbaines marquées par un manque de cohésion sociale et des indicateurs socioéconomiques défavorables —, elle a voulu mieux cerner la philosophie propre à son domaine. C’est d’ailleurs l’envie de penser la philosophie de l’occupation qui l’a poussée vers les études doctorales au Département de philosophie et des arts de l’UQTR, à la recherche des derniers développements théoriques basés sur l’occupation humaine qui redéfiniraient la notion de bien vivre, plutôt que de penser la productivité.
« À ma connaissance, le programme de l’UQTR est le seul qui permette de développer une pensée éthique en rapport à un cadre professionnel. C’est dans ce cadre professionnel que j’ai pu découvrir le healthpunk ; ce qui m’a mis en contact avec Filip Maric, qui est professeur de physiothérapie en Norvège et qui est à la tête du mouvement healthpunk dans ces professions de la santé. C’est un ardent défenseur d’une science de la santé renouvelée, décloisonnée des visions conventionnelles des soins de la santé et des services sociaux, qui transformerait radicalement les systèmes de soins à travers la fiction spéculative. Il a dirigé trois volumes de Healthpunk, dont le troisième est justement consacré à une vision de l’ergothérapie, intitulé « Occupational punk » ! Ces contributions, sous forme de nouvelles, impliquent des personnes contributrices du monde entier. Dans cette mouture, nous sommes plusieurs ergothérapeutes francophones à avoir réussi à réimaginer les systèmes de santé et l’ergothérapie de demain, dont Marie-Josée et moi-même », explique Sophie. « Le succès de notre communauté à fournir une narration audacieuse et innovante en santé me semble une excellente nouvelle pour transformer cet essai en réalité ! », termine-t-elle.
| À lire :
Pour retrouver le site dédié au healthpunk : https://healthpunk.co/ Occupational Punk Vol 3 – Everyday Odyssey
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Combler le vide éthique des professions en santé
L’intérêt de la professeure Drolet pour le healthpunk tire ses origines de préoccupations antérieures. Dans les mois qui suivent l’obtention de son diplôme en 1993, celle qui œuvre comme ergothérapeute dans le réseau de la santé se bute à des enjeux éthiques. Alors qu’elle cherche des ressources, on l’oriente vers son code de déontologie, mais le contenu de celui-ci ne répond pas à ses préoccupations. Elle constate que, pour le volet éthique de sa profession, tout reste à faire. Elle choisit alors de porter ce mandat.
« Je me suis souvenu de mes cours de philosophie au cégep, et j’ai décidé d’aller m’outiller. De fil en aiguille, j’ai fini par compléter un doctorat, toujours avec un angle éthique. C’est justement cet aspect qui m’a permis d’enseigner cette branche de la philosophie lorsque je suis arrivée au Département d’ergothérapie, ici à l’UQTR. Mon bagage m’a été utile, car toutes les ressources étaient à bâtir ! Si la tâche était grande, elle a aussi permis de jeter les bases du doctorat en éthique appliquée que l’Université offre aujourd’hui », témoigne Mme Drolet.
Si les adeptes du healthpunk ne sont pas légion, les valeurs qu’ils partagent tendent à les rassembler. C’est ainsi que la professeure a entamé une collaboration avec le sociologue Guillaume Ouellet, qu’elle a découvert dans un article de La Presse portant sur la bienveillance radicale. Ils travaillent actuellement sur un livre, dont le sujet est la bientraitance des personnes aînées au Québec, en collaboration avec sa collègue Marie-Michèle Lord, aussi professeure au Département d’ergothérapie, et Rébecca Gaudet, ergothérapeute et professionnelle de recherche.
« L’aspect le plus révolutionnaire du mouvement healthpunk, c’est qu’il nous évite de tomber dans le cynisme. En philosophie, nous sommes réputés pour passer notre temps à critiquer, à dénoncer les injustices. C’est une véritable bouffée d’air frais que de pouvoir se concentrer sur l’engagement et les solutions possibles. Nous ne sommes pas naïfs, bien sûr, mais je suis convaincue que cette approche mobilisatrice est plus susceptible de déboucher sur des projets porteurs », soutient la professeure.
« Le healthpunk amène l’espoir de regagner un pouvoir d’action. Il nous met également au défi de réformer un système obsolète, et de miser sur des approches créatives pour replacer le bien-être collectif au centre des préoccupations », conclut Sophie.


