Dans certains immeubles locatifs ou copropriétés, les occupants assument collectivement la facture d’Hydro-Québec. Cette formule est courante dans les offices municipaux d’habitation, où le chauffage et l’éclairage sont généralement inclus dans les baux. Or, lorsque l’on mutualise les coûts, les ménages ont-ils tendance à surveiller leur consommation d’électricité ou, au contraire, cette absence d’incitatif financier est-elle propice à la surconsommation ? Alors que le concept d’efficacité énergétique s’impose dans le discours populaire, une équipe de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) s’est intéressée aux habitudes de consommation des locataires de l’Office municipal d’habitation de Trois-Rivières (OMHTR).
« Depuis maintenant trois ans, nous impliquons les locataires dans notre projet de recherche, qui compte également Hydro-Québec et la Société trifluvienne de l’habitat (STH) comme partenaires. L’objectif premier était de favoriser l’adoption d’habitudes de consommation responsables, écoénergétiques et durables. L’enjeu était de savoir si nous allions réussir à mobiliser la communauté ciblée », explique François Guillemette, professeur associé en éducation et en communication à l’UQTR.
« En général, les locataires de l’OMHTR font l’objet de plusieurs a priori, y compris par rapport à leur consommation énergétique. Or, le projet a mis en évidence que ce sont des citoyens responsables, qui ont des comportements sensibles par rapport aux enjeux actuels. D’ailleurs, leur enthousiasme lors des phases de participation en témoigne », indique Kodjo Agbossou, professeur titulaire au Département de génie électrique et génie informatique, et directeur de l’École d’ingénierie de l’UQTR.
Avant toute chose, les chercheurs devaient déterminer les facteurs d’influence susceptibles de modifier les comportements énergétiques des ménages à l’étude. Il faut savoir que certaines méthodes, comme le recours à des incitatifs financiers ou à des cadeaux, sont couramment utilisées pour parvenir à cette fin. Or, l’équipe de recherche a plutôt opté pour une approche qui ne comprenait aucune compensation. Ce choix leur a permis de mieux cerner la motivation des locataires, et de mettre en lumière leur esprit de participation citoyenne.

Les locataires de l’OMHTR ont démontré qu’ils étaient non seulement des consommateurs responsables, mais aussi des acteurs impliqués dans le changement.
Une démarche participative
Plutôt que de dicter la marche à suivre, les chercheurs voulaient impliquer les locataires dans le projet, et ce, dès le départ. Rapidement, les discussions ont dépassé les simples habitudes de consommation pour s’étendre aux croyances populaires et aux raisons derrière chaque geste. Leur vécu s’est révélé être d’une grande richesse, contribuant de façon importante à orienter les actions et à donner du sens aux données.
« Même si le projet porte sur l’économie d’énergie, les sciences de l’éducation et de la communication ont joué un rôle central dans sa réussite. Le professeur Guillemette et son équipe ont réalisé un travail d’enquête fantastique pour comprendre le comportement des locataires, et les inciter aux bonnes pratiques. Grâce à ces démarches, nous avons démontré qu’il était possible de faire de la sensibilisation sans miser sur un avantage pécuniaire. Cela témoigne de la force du devoir citoyen, et de la dimension humaine de notre initiative », souligne M. Agbossou, qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche Hydro-Québec sur la gestion transactionnelle de l’énergie électrique.
Plus qu’un engagement moral, l’implication des locataires s’est aussi étendue au développement de solutions. Ils ont notamment contribué au développement d’un dépliant rassemblant les « bons coups » en matière de consommation énergétique. Celui-ci a d’ailleurs été élaboré à partir de leur expérience, avec un contenu validé par les chercheurs. Le document est désormais remis à chaque résident de l’OMHTR lors de la signature des baux, en plus d’être affiché sur les babillards des immeubles.
En outre, lorsque l’équipe de l’UQTR a mis au point un outil d’observation de la consommation énergétique, les locataires ont été appelés à commenter le prototype pour faire des ajustements. L’installation offrait aux participants un visuel immédiat de leur consommation grâce à des ampoules DEL. En participant activement à l’élaboration de l’appareil, ils ont démontré sérieux, engagement et compétence.

Couverture du rapport Développement et déploiement d’un projet d’innovation mobilisateur pour soutenir la réduction de la consommation énergétique dans les habitations à loyer modique.
Une collaboration exemplaire
Si les résultats sont éloquents, les chercheurs et les partenaires estiment que le véritable succès de leur étude réside dans la collaboration entre les différentes parties prenantes, y compris les locataires.
« L’impact de nos démarches va bien au-delà des objectifs mesurables, l’idée était aussi de surmonter des préjugés répandus dans la société. À cet égard, les locataires de l’OMHTR ont démontré qu’ils étaient non seulement des consommateurs responsables, mais aussi des acteurs impliqués dans le changement. Lorsque nous avons fait des assemblées de cuisine, les participants interagissaient entre eux pour s’entraider. Ça a été une expérience collective extraordinaire ! », se souvient M. Guillemette.
« Le succès de notre partenariat repose sur un traitement d’égal à égal entre toutes les parties prenantes. En plus d’incarner véritablement le principe de concertation, cette attitude a facilité la rencontre entre les chercheurs et les locataires, tout en favorisant la mobilisation de ces derniers. Pour que l’aventure se poursuive sur trois ans, il fallait créer le lien de confiance, mais aussi le nourrir. À cet égard, l’équipe de recherche a saisi toute l’importance d’une approche sociale, où le processus compte autant que la résultante. Pour puiser l’essentiel dans les propos d’une personne, il faut cultiver son intérêt. Or, cela est beaucoup plus facile à faire en misant sur l’humain, parce qu’on appelle à son implication », affirme Linda Guimond, directrice accompagnement social et partenariat de l’OMHTR.
« Aussi, ce n’est pas parce qu’on est desservi par un office municipal d’habitation qu’on ne peut pas faire attention à notre consommation et conseiller les autres. Notre partenariat l’a démontré : quand on est mieux informés, on agit mieux. En plus de favoriser la déstigmatisation, ce constat suggère que nos résultats pourraient s’étendre à d’autres offices municipaux d’habitation. Bref, lorsque nous misons sur les compétences de chacun, et que tous peuvent exercer leur pouvoir d’agir, nous jetons les bases d’une action collective authentique », ajoute-t-elle.
D’ailleurs, les organismes à but non lucratif ne sont pas les seuls partenaires à s’être mobilisés. Hydro-Québec a également suivi de très près la progression du projet, puisque celui-ci faisait écho à ses orientations en matière de gestion responsable et d’efficacité énergétique.
Les chercheurs ont également souligné le travail de Nathalie Boisvert, agente de recherche au Service des partenariats et du soutien à l’innovation de l’UQTR, qui a mis en relation les différents organismes, et qui a facilité la collaboration scientifique entre les domaines de l’ingénierie, de l’éducation et de la communication. Ils ont aussi salué la participation financière de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), qui a beaucoup aidé à concrétiser le projet.
En plus des deux professeurs, l’équipe de recherche était composée de David Toquica, stagiaire postdoctoral au Département de génie électrique et génie informatique, Chantal Pioch, stagiaire postdoctorale au Département de lettres et communication sociale, et Émilie Hamelin, étudiante au doctorat en communication sociale – qui ont tous reçu une bourse de recherche via une subvention Mitacs –, ainsi que de Justine Langlois, de l’Institut de recherche d’Hydro-Québec.
Référence
Pioch, C., Toquica, D., Hamelin, É., Agbossou, K., et Guillemette, F. (2025). Développement et déploiement d’un projet d’innovation mobilisateur pour soutenir la réduction de la consommation énergétique dans les habitations à loyer modique. Université du Québec à Trois-Rivières. https://doi.org/10.13140/RG.2.2.30011.58404



